Au 19e siècle, commence à s'imposer l'idée du français qui a dégénéré, pire, qui a été perverti par des anglicismes et des barbarismes. Michel Bibeau, qui tient une chronique dans l'Aurore intitulée Ne dites pas, médite !, entend établir les bases pour éviter que le français ne dérive. Cela n'empêche pas Jacques Vigée, en 1810, dans sa Néologie canadienne ou Dictionnaire des mots créés en Canada et maintenant en vogue, de relever les différentes influences langagières, anglaises bien sûr, mais aussi autochtones.
Reste que la tendance à la critique est très forte. L'anglais colore, déforme, disent certains, de plus en plus la langue. À la suite de la Rébellion des Patriotes, en 1837 et 1838, on envoie au Canada Lord Durham pour enquêter sur les révoltes et tâcher d'y trouver des solutions. Durham, en 1839, soumet son rapport qui mènera à l'Acte d'union en 1840. Pour lui, les Canadiens français forment, et je cite : une société vieille et retardataire, un peuple sans histoire et sans culture qu'il faut assimiler.
Durham recommande que le gouvernement britannique fasse rapidement venir des Anglais dans la province et que le gouvernement soit confié à une assemblée décidément anglaise. La volonté d'assimiler purement et simplement les Canadiens français est clairement établie, d'autant plus que plusieurs anglophones considèrent que le français qui est parlé ici n'est rien d'autre qu'un vulgaire French-Canadian patois. À leurs yeux, comme il ne s'agit pas d'un vrai français, l'assimilation n'en sera que plus facile. Pour certains, il faut revenir au français parlé en France. Se calquer sur lui, l'épouser.
Un de ceux qui va fustiger et corriger la langue d'ici est Thomas Maguire, Maguire comme on devrait le prononcer, comme la rue à Québec, mais à Québec, on dit Magouard. Il naît à Philadelphie et apprend le français au contact de Français de France, en même temps qu'il devient prêtre catholique. Il finit par s'installer à Québec et entend purger la langue de ce qu'il considère comme des barbarismes.
En 1841, Maguire publie son Manuel des difficultés les plus communes de la langue française, qui n'est ni plus ni moins qu'une charge contre le français canadien. Le prêtre y dénonce les locutions vicieuses, entendons par là toutes celles qui ne se retrouvent pas dans des dictionnaires français. Plus encore, Maguire entend promouvoir, et je le cite : un mouvement pour la prononciation soignée dans le discours public.
Citons encore Pierre-Joseph-Olivier Chauveau qui, une dizaine d'années avant de devenir le premier ministre du Québec, en 1867, écrit, et je le cite : La classe lettrée ne soigne pas toujours autant la prononciation qu'elle devrait le faire. En 1896, Raoul Rainfrais, dans son Dictionnaire de nos fautes contre la langue, écrit : En général, nous le prononçons grave dans une foule de mots où il est doux. Nous donnons par erreur le même son à phare et fort, tard et tort, vieillard et vieil or. C'est un de nos principaux défauts de prononciation.
Pour Joseph Dumais, en 1905, le constat est encore plus dur. Selon lui, et je le cite : Il est souvent plus agréable d'écouter parler un français ignare qu'un Canadien instruit. On peut véritablement parler ici d'une campagne de rectification langagière qui se met en place et qui prend plusieurs formes, à commencer par la parution de recueils de fautes et de chroniques de langage correctif dans les journaux.
D'ailleurs, au tournant du 19e et du 20e siècle, il y aura de plus en plus de manuels consacrés à la diction. L'idée était de revenir à la langue plus pure, celle de la France, qui seule peut donner le la sur le bien parler. Le linguiste Claude Poirier voit ici les origines du complexe linguistique des Québécois, ce que Chantal Bouchard qualifie de la perte de légitimité et ce qu'Anne-Marie Beaudoin-Bégin appelle l'insécurité linguistique.
Toujours est-il qu'à partir de la seconde moitié du 19e siècle, on fustige la manière de parler à la canadienne. Cela devient un défaut national qu'il faut corriger par tous les moyens. La nécessité pour Magloire, comme pour plusieurs, de rétablir la langue et la prononciation est d'autant plus fondamentale que les anglophones considèrent la mauvaise qualité du français comme synonyme d'inculture.
Une grande césure s'opère alors : d'une part, ceux qui veulent châtier la langue, la faire ressembler à celle qui est parlée et écrite en France, et de l'autre, ceux qui parlent la langue telle qu'elle est, celle de la population francophone, formée par les apports de l'anglais, mais aussi héritée de celle de la Nouvelle-France qui n'a pas suivi la transformation que la langue a connue après la Révolution française en France.
On ne compte plus les pourfendeurs du français québécois à la fin du 19e siècle, notamment Jean-Paul Tardivel, qui affirme, et je le cite : L'anglicisme, c'est l'ennemi ! L'emprunt à la langue anglaise est non seulement un danger rampant qui corrompt la langue, mais qui est, pour reprendre les mots de Joseph-Amable Mansault, je le cite : une tache de sang qui nous montre par où sont passées les griffes du lion britannique, et ces griffes, qui l'ignorent, torturent et égorgent notre langue en attendant qu'elles la tuent.